Dimanche 23 Juillet 2006

Aguemoune en Algérie

9 sept 2001 - Par : DOMINIQUE DE LAAGE envoyé spécial
vendredi 21 septembre 2001
Zidane, le fils du pays Au village natal de la famille Zidane, en Kabylie, non loin de Bejaïa (Bougie), le club de foot a cessé son activité faute de... stade. Mais Zizou est dans tous les coeurs

Comme la plupart des hommes de sa génération, Smaïl Zidane, le papa de Zinedine, a quitté Aguemoune très jeune pour la France. Perché au sommet d’une crête en petite Kabylie, le village natal de la famille Zidane est encore tel qu’il a été bâti par les ancêtres du footballeur. Dans son décor de rocailles, de cactus, d’abricotiers et de figuiers de Barbarie, ce hameau d’une dizaine de maisons de pierre semble figé dans le temps. Au centre du chemin de terre, une canalisation d’eau sommairement posée par les colons dévale jusqu’à la maison Zidane, devant laquelle veille le vieux chien Youbi. Loin des yeux mais près du coeur. Les Zidane demeurent liés à leur Kabylie d’origine. Surtout le père, qui s’est fait construire une maison neuve accolée à l’ancienne. Début août, Smaïl a même envoyé quelques milliers de dinars pour offrir à 180 familles de sa tribu, celle d’Aït Slimane, de quoi se partager deux boeufs. Et marquer ainsi son attachement au groupe.

Le regard de Zinedine Enfant de Marseille, le petit Zinedine n’a jamais croqué de figues sous la treille ancestrale, au milieu des poules. Ni caressé ces petites chèvres aux longs poils soyeux, le regard perdu dans la beauté du paysage kabyle... Ah ! Le regard ! C’est Brahim Zidane, 40 ans, un cousin éloigné, par ailleurs directeur de l’école, qui reçoit l’étranger à Aguemoune. « Oui, je sais. On me dit souvent que j’ai le même regard que lui », acquiesce-t-il, à la fois humble et fier. Timide. Un vrai Zidane. Aguemoune la sauvageonne s’est peu à peu habituée à ces visiteurs du bout du monde en quête de l’idole. A leurs appareils photo, leurs caméras, leurs questions.

Après quelques minutes d’absence, Brahim Zidane revient dans le chemin, un cadre sous le bras. Et ses trois bambins, Mabil, Salim et Abderhaim, sur les talons. Découpé dans un journal algérien et collé sur un morceau de carton recouvert d’un film plastique, la photomontage montre Zidane et Ronaldo. « Je conserve ce cadre dans ma maison. Ici, tout le monde possède une photo de Yazid, comme on l’appelle au pays. Mais nous le connaissons mal. Il est venu deux fois au village. La première fois, enfant, pour sa circoncision, je crois. Et l’autre quand il avait 14 ans. » « La seule chose dont je me souvienne, c’est qu’il jouait très bien au football. L’été où il était venu, un tournoi nous avait opposé à la tribu des Aït Bimoune. Je crois bien que Yazid avait joué. Depuis, nous espérons chaque été sa visite... »

Yazid et Matoub « A Bougie, on dit souvent qu’une étoile sortie du soleil protège Aguemoune, depuis que Yazid est devenu une star internationale », lâchent Hocine et Abdelkrim, deux jeunes voisins venus en renfort dans le chemin. Deux autres, Akli et Mahand, surgissent à leur tour, des figues plein les mains. Brahim Zidane en profite pour s’éclipser en souplesse. Et laisser la place aux jeunes. Un vrai Zidane... Les jeunes kabyles ont tellement besoin de parler, parler encore : « Bien sûr que nous sommes allés manifester. Jusqu’à Alger même. C’est notre avenir, non ? Les violences ? Un proverbe kabyle dit : "Olahad tichrat Mbla id’hamouc". Ou si vous préférez, qu’on ne peut pas saigner sans piquer. Pour que le pouvoir réponde, il faut les émeutiers ! Il n’y a pas d’autre solution. » Irrésistiblement, la conversation a dévié sur la situation politique et sociale du pays. Comment pourrait-il en être autrement ? En surplomb de leur hameau, sur une autre crête, les jeunes gens désignent l’hôpital communal, commencé de bâtir il y a quinze ans et jamais achevé. Image courante de la gabegie algérienne. Preuve tangible du mépris, de l’injustice faite au peuple. La fameuse «  hogra » (1). Conscients de s’être écartés du sujet, les jeunes gens sourient : « Ici, nous avons deux héros. Yazid et Matoub (2). Mais ils sont de nature différentes. Matoub, c’est le combattant pour la Kabylie. Zizou, c’est un combattant de la vie. »

Au café berbère En bas à Boukhlifa, la commune dont dépend le hameau de Zizou, la vie semble s’être arrêtée, justement. «  Non à la dilapidation des biens du peuple », est-il écrit en lettres blanches sur la banderole noire qui barre la façade de l’Assemblée populaire communale (APC), la mairie. Depuis plus de deux mois, les habitants de Boukhlifa ont mis leurs sept élus locaux à la porte. Comme dans nombre de communes de Kabylie. Quatre d’entre eux appartenaient pourtant au RCD et au FFS (3), deux partis kabyles. « Depuis 86, ils faisaient projet sur projet, sans que jamais rien ne se concrétise autrement que dans leur poche », témoigne Hafit Arkoub, au café berbère. Ex-fonctionnaire de l’APC, désormais au chômage, Hafit a joué au foot dans sa jeunesse. « Ici, de 89 à 95, il y a eu un club de foot, le CRBB. Mais, faute de stade, jamais aucun match n’a pu avoir lieu sur la commune originelle du meilleur joueur du monde. » « Si Zidane avait grandi chez lui, il en serait actuellement réduit à jouer sur des cailloux. Comme nous. L’Algérie est malade de ses autorités. A quelque niveau que ce soit, elles ne travaillent que pour elles-mêmes et pas pour le peuple. » A l’intérieur du café berbère, les photos de Zidane et de Matoub se disputent les murs. « Le pape du foot » et « le rebelle ». Mais aussi une image d’Aït Ahmed, le président du FFS, avec ce slogan : « Les forces de l’avenir ». « Elles sont en Suisse, les forces de l’avenir », ironise un consommateur (4).

Erreur d’état civil « Zidane ne s’appelle pas Zidane mais Zidat, comme moi. Quand son grand-père est né, le voisin qui est descendu jusqu’à la mairie faire inscrire son nom à l’état civil ne s’est pas rendu compte de l’erreur d’orthographe commise par le fonctionnaire. Voilà comment le nom du plus célèbre joueur de foot actuel n’est pas le bon », éructe Belkacem Zidat. Chaque fois qu’il voit le nom de Zidane incrusté sur l’écran, cela donne des boutons à Belkacem, lui qui a fait sauter Zinedine sur ses genoux, lorsqu’il habitait Marseille, non loin de ses parents. Belkacem en rajoute, cabot. Tout le monde rigole dans le café berbère. A l’autre extrémité du village, au café de l’Union de Mohand Arkoub, qui jouxte l’épicerie où Smaïl Zidane a l’habitude de faire ses courses lorsqu’il est au pays, Farhid Arkoub est intarissable sur Yazid, son héros : « C’est le Dieu du ballon. Il voit le jeu, il distribue, c’est le cerveau de l’équipe de France. Ici, on dit souvent que c’est la tribu d’Aït Slimane qui est championne du monde... »

Assis sur une pierre « Zizou est calme, généreux, l’argent ne le guide pas, c’est lui qui guide l’argent. C’est pour cela qu’on l’aime tant. Car ce sont des qualités kabyles. Ca fait partie de nous et ça renvoie à nous. » Fahrid a le même âge que Zinedine Zidane. Il affirme se souvenir de son passage au village en 1986. Ils avaient tous deux à l’époque 14 ans. « Cet été-là, Yazid n’a pas pu jouer dans l’équipe d’Aït Slimane. Il était trop jeune. On le confond avec son frère aîné. Yazid suivait les matchs comme moi, assis sur une pierre. Je me souviens de lui. Il était là, à portée de main. Et je ne lui ai jamais parlé. Je le regrette chaque jour que Dieu fait. Comment pouvais-je alors savoir qu’il allait devenir le meilleur joueur du monde ? Depuis, j’attends sa visite. On l’attend avec patience... Si la stabilité revient, il reviendra... »

« Comment savoir qu’il allait devenir le meilleur joueur du monde ? » « Des visiteurs du bout du monde en quête de l’idole »

« Les deux stars du pays : Zidane et Matoub » (1) Ce terme désignant l’injustice est inscrit partout en Kabylie actuellement. (2) Matoub Lounes, le chanteur kabyle assassiné en juin 1998. (3) Rassemblement pour la culture et la démocratie et Front des forces socialistes. (4) Depuis de longues années, le leader du FFS demeure à Lausanne.

publié par DOMINIQUE DE LAAGE dans: aokas
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