Assia Djebar a été reçue ce 22 juin sous la coupole de la vénérable institution du Quai Conti. Evoquant son élection de juin 2005, elle dit avoir eu le sentiment "presque physique" que les portes de l’Académie "ne s’ouvraient pas pour moi seule, ni pour mes seuls livres, mais pour les ombres encore vives de mes confrères - écrivains, journalistes, intellectuels, femmes et hommes d’Algérie qui, dans la décennie quatre-vingt-dix ont payé de leur vie le fait d’écrire, d’exposer leurs idées ou tout simplement d’enseigner... en langue française." Une langue française dont elle dit qu’elle est, "lieu de creusement de mon travail, espace de ma méditation ou de ma rêverie, cible de mon utopie peut-être...". Après avoir rappelé que "le colonialisme vécu au jour le jour par nos ancêtres, sur quatre générations au moins, a été une immense plaie !", Assia Djebar a conclu son discours de réception sous la coupole de l’Académie sur "un vœu de « shefa’ »" (guérison), "car mon français, dira-t-elle, doublé par le velours, mais aussi les épines des langues autrefois occultées, cicatrisera peut-être mes blessures mémorielles.".
L’écrivaine algérienne devenait ainsi la première personnalité maghrébine a être admise, parmi les 40 "Immortels", sous la coupole de l’Académie française créée en 1635. C’est aussi la cinquième femme à y siéger depuis l’élection de Marguerite Yourcenar en 1981 et la seconde personnalité africaine après Léopold Sédar Senghor en 1983. La nouvelle académicienne s’est déclarée "contente" de son élection, "pour la reconnaissance que cela implique pour la littérature francophone de tous les autres pays, y compris évidemment du Maghreb, [...] mais aussi de tous les pays africains". Elle avait alors confié son espoir que cela encouragerait en retour la traduction en arabe d’auteurs francophones en Algérie, au Maroc et en Tunisie.
Auteur prolifique (romans, poésie, nouvelles, essais, théâtre) et réalisatrice, née Fatma-Zohra Imalhayene en 1936 à Cherchell, Assia Djebar est la plus célèbre écrivaine algérienne de langue française. Son oeuvre interroge l’histoire et des destins de femmes dans les sociétés musulmanes.
Après le collège à Blida et le lycée à Alger et Paris, elle est la première étudiante musulmane à entrer à l’École normale supérieure de Sèvres. Elle suit le mot d’ordre de grève des étudiants algériens de 1956 et entame une carrière littéraire inaugurée avec La Soif (1957) et Les Impatients (1958). Contrainte à quitter l’École de Sèvres en 1958, elle se marie et se réfugie à Tunis où elle travaille en qualité de journaliste, puis, à la faveur d’un D.E.S. en Histoire, de professeur à Rabat et Alger. 1962 voit publier Les Enfants du nouveau monde où Assia Djebar éclaire déjà, à sa façon, la présence des femmes dans la guerre d’indépendance.
En 1965, elle quitte une nouvelle fois l’Algérie pour la France où parait Les Allouettes naïves en 1967. De 1974 à 1980, Assia Djebar retourne enseigner la littérature française et la sémiologie du cinéma à l’Université d’Alger. Durant cette période où elle s’arrête de publier, elle se met à l’étude de la langue arabe et réalise deux films. A nouveau à Paris où elle s’est établie depuis 1980, elle publie Femmes d’Alger dans leur appartement. Son doctorat ès lettres entrepris à l’université Paul Valéry de Montpellier lui ouvre les portes d’une carrière universitaire poursuivie aux Etats-Unis. De 1997 à 2001, Assia Djebar a dirigé le Centre d’études françaises et francophones de la Louisiana State University. Elle enseigne aujourd’hui à la New York University.
Traduite dans une vingtaine de langues, la romancière a été primée à plusieurs reprises en Belgique, aux Etats-Unis, en Italie, au Canada, en France et en Allemagne. Assia Djebar est notamment lauréate du prix Maurice Maeterlinck (Bruxelles, 1995), du Literary Neustadt Prize (USA, 1996) pour sa contribution à la littérature mondiale, du Marguerite Yourcenar Prize for Literature (USA, 1997) pour Oran, langue morte et du prix de Palmi (Italie, 1998).
Docteur honoris causa des Universités de Vienne (1995), de Concordia (Montréal, 2000) et plus récemment d’Osnabrück (2005), elle était élue en 1999 à l’Académie royale de Belgique, au siège de Julien Green, avant d’être nommée Commandeur des Arts et des Lettres en France, en 2001, et de recevoir la Grande médaille (Vermeil) de la Francophonie décernée par l’Académie française.
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